Ce que nous donnons est ce qui reste
Regardons honnêtement notre manière de donner.
Nous donnons ce qui reste. Nous donnons le vêtement dont nous ne voulons plus, l'argent qui excède, l'attention qui subsiste après que tout le reste a prélevé sa part. Nous appelons cela générosité, et ce n'en est pas — c'est du délestage. La preuve en est simple : nous ne sentons rien passer. Or ce qui ne coûte rien ne donne rien.
Il en va de même du temps, et là c'est plus grave, parce que le temps ne se refait pas. Nous accordons à ce que nous prétendons chérir — un projet, une vocation, une personne, notre vie intérieure — les heures dont personne d'autre n'avait l'usage. Le dimanche soir. Les trous entre deux obligations. Ce qu'il reste de nous à vingt-trois heures, quand nous n'avons plus rien à donner qu'une fatigue.
Et nous nous étonnons que rien ne pousse.
Les prémices
Il existe un très vieux récit, qu'on peut lire sans y chercher autre chose qu'une leçon sur le don, et qui met en scène deux frères.
Le premier, Caïn, cultive la terre ; il apporte une offrande prise sur les fruits de son travail. Le second, Abel, garde un troupeau ; il apporte les premiers-nés de ses bêtes. Le récit dit que la seconde offrande fut reçue et non la première, et l'on s'est beaucoup interrogé, depuis, sur cette injustice apparente.
Elle n'est pas dans la nature du don. Elle est dans son rang.
Que sont les premiers-nés ? D'abord la part la moins viciée du troupeau : ni l'âge, ni la fatigue, ni la maladie ne les ont encore entamés. C'est la part la plus pure au sens le plus prosaïque du terme. Mais surtout — et c'est là que tout se joue — c'est la part dont le berger a besoin. Un troupeau ne se fortifie pas par ses adultes : il se fortifie par les agneaux qui grandissent et apportent du sang neuf. Donner les premiers-nés, c'est donner son avenir.
L'un a donc apporté ce qu'il a trouvé en chemin ; l'autre s'est privé de ce dont il avait besoin. Le premier a donné ; le second s'est engagé. Et ce n'est pas la même chose.
Voilà ce que désigne le mot prémices : non pas le meilleur au sens du plus beau, mais le premier au sens du plus risqué. Ce qu'on prélève avant d'en avoir bénéficié soi-même. Celui qui garde d'abord sa part et donne ensuite ne donne jamais que du surplus, quelle qu'en soit la quantité. Celui qui donne d'abord fait un pari.
Alors quelle est la première heure ?
Si tout cela est vrai, la question devient concrète : où se situent les prémices d'une journée ?
La réponse m'a paru longtemps évidente. Les prémices d'un jour, ce sont ses premières heures. Le matin. Donc : se lever tôt.
Je m'y suis tenu longtemps. Cinq heures. Une plage, à Montpellier, encore vide. Le silence, l'air iodé pris à grandes bouffées, le jour qui monte, le fait d'être seul face au soleil sortant de l'eau. Je ne cherche pas à embellir : c'était magnifique, et les premiers mois furent d'une densité que je n'ai pas oubliée.
Puis les choses ont tiédi.
Rien de spectaculaire, aucun effondrement, aucune crise. Simplement une gêne, d'abord imperceptible, qui a grandi de semaine en semaine. Je n'étais pas fatigué — physiquement, j'étais en excellente forme. J'étais mal à l'aise. Électrique. Non pas énervé, mais dérangé de l'intérieur.
Il m'a fallu du temps pour nommer ce qui se passait, et le diagnostic n'est pas flatteur. J'avais transformé le plus libre de mes actes en liste. Tant de minutes pour lire, tant pour méditer, tant pour écouter. Un chronomètre invisible tournait. J'accomplissais des activités intérieures comme on coche des cases, avec le sérieux d'un homme qui rend un devoir — et la même absence.
C'est le sort de presque toutes les disciplines bien intentionnées. Elles commencent comme un désir et finissent comme une procédure. Nous ne les abandonnons pas : c'est bien pire, nous continuons à les exécuter, vidées. Et parce que nous continuons, nous ne voyons pas qu'elles sont mortes.
Ce qui me pesait n'était donc pas l'effort. C'était la pression — celle que je m'imposais, et celle que j'imposais, sans m'en apercevoir, à la rencontre elle-même. On ne convoque pas ce qui se donne. Tenter d'optimiser une gratuité, c'est la détruire avec application.
Le renversement
Un matin, sur ce même sable, j'ai formulé les choses simplement : je ne veux pas me lever pour me lever, ni faire pour faire. Je ne veux pas d'un rituel ni d'une liste. Je veux donner mon temps, et non l'administrer.
Puis j'ai fermé les yeux, et attendu.
Rien n'est venu. J'ai rouvert les yeux, et j'ai vu l'astre au ras de l'horizon commencer à briller fort. Le mot jour a résonné en moi avec une insistance étrange. Et une phrase s'est levée, aussi nette que si quelqu'un l'avait prononcée à côté de moi :
Mais le matin n'a pas été fait en premier.
Il m'a fallu quelques secondes pour comprendre ce que je venais de recevoir, et le reste de la journée pour en mesurer les conséquences.
Le jour ne commence pas à l'aube. C'est une évidence de calendrier que nous avons perdue en Occident, mais qui structure encore la vie de millions de gens : dans la tradition hébraïque, le jour commence au coucher du soleil. C'est pourquoi le shabbat s'ouvre le vendredi soir et non le samedi matin. Le récit fondateur lui-même énonce la séquence dans cet ordre, à chacun des six jours : « il y eut un soir, et il y eut un matin ». D'abord le soir. Toujours.
Autrement dit : les prémices d'une journée ne sont pas ses premières heures de lumière. Ce sont ses premières heures tout court — et elles tombent le soir.
Je donnais depuis des années la première part de ma journée. Sauf que je la donnais au milieu de la journée en croyant la donner au début.
Le jardinier
L'image qui m'a permis de comprendre pourquoi il en va ainsi est venue plus tard, et elle est d'une banalité totale.
Un jardinier plante une graine. Il ne la pose pas sur le sol : il la recouvre de terre. Il l'enfouit dans le noir. Non par précaution, non pour la cacher — mais parce que c'est là, et nulle part ailleurs, qu'elle germe. L'obscurité n'est pas une contrainte à subir en attendant la lumière : c'est le lieu même du travail.
Il en va exactement de même pour nous. Ce que nous déposons en nous dans les heures qui précèdent le sommeil ne reste pas inerte. La nuit n'est pas un temps mort entre deux journées utiles : c'est le terreau. C'est là que ce qui a été semé travaille, se défait, s'organise, s'incorpore — hors de notre contrôle, ce qui est précisément la condition pour que cela nous transforme au lieu de nous obéir.
Chacun a fait l'expérience de la version négative de cette loi. Une contrariété emportée au lit, une conversation blessante ressassée avant d'éteindre, une heure d'écran anxiogène — et le lendemain, sans raison identifiable, la journée est grise dès la première minute. Nous mettons cela sur le compte du mauvais sommeil. C'est l'inverse : le sommeil a parfaitement fonctionné. Il a fait germer ce que nous lui avons confié.
Le sol ne trie pas. Il fait pousser ce qu'on y sème.
Ce que cela change
Concrètement, l'inversion tient en une phrase : la dernière heure de votre soirée est la première heure de votre journée.
Ce n'est pas une nuance de vocabulaire. Cela déplace le point d'application de l'effort. Nous mettons énormément d'énergie à bien commencer nos matins — et nous laissons nos soirées se terminer toutes seules, par épuisement, dans le premier contenu qui passe. Nous soignons le point d'arrivée d'un cycle dont nous abandonnons le point de départ.
Or ce qui est semé à vingt-trois heures est ce qui lèvera à sept heures. La lecture faite le soir travaille toute la nuit ; celle qu'on entasse le matin doit lutter contre douze heures de bruit avant d'avoir la moindre chance. Le problème que l'on pose clairement avant de dormir se résout souvent seul ; celui que l'on attaque à jeun, à froid, exige trois fois plus de force.
Cela ne condamne pas les matins, et je continue d'en avoir. Toute heure donnée est bonne. Mais il y a une différence entre une heure bonne et une heure première, comme il y a une différence entre donner et s'engager. Le matin, je récolte. Le soir, je sème. Confondre les deux, c'est passer sa vie à travailler sur des sols vierges.
« Mes soirées ne m'appartiennent pas »
C'est l'objection que je reçois toujours, et elle est légitime. Les soirées sont le territoire de tout ce qui a été repoussé : les enfants qu'il faut coucher, le travail qui déborde, le conjoint qu'on n'a pas vu, la maison qui réclame. Le matin, au moins, personne ne réclame rien. C'est précisément pour cela qu'il séduit : il est le dernier espace non disputé.
Je réponds trois choses.
La première est qu'il ne s'agit pas d'une heure. On confond systématiquement la valeur d'un temps et sa durée, alors que rien n'est plus indépendant. Sept minutes conscientes valent mieux qu'une heure surveillée du coin de l'œil. Ce qui compte n'est pas le volume déposé mais le fait qu'il soit déposé en dernier — que ce soit la dernière chose qui entre avant que la nuit ne s'en saisisse. Chacun peut trouver sept minutes ; personne ne peut trouver deux heures.
La deuxième est que l'obstacle réel n'est presque jamais l'emploi du temps. Il est l'état dans lequel nous arrivons au soir. Nous ne sommes pas dépourvus de temps : nous sommes dépourvus de ressources au moment où le temps se libère. C'est un autre problème, qui appelle d'autres réponses, mais il ne faut pas les confondre — sans quoi l'on cherchera indéfiniment un créneau qui existait déjà.
La troisième est plus rude. Ce qui occupe réellement nos dernières heures conscientes n'est, le plus souvent, ni les enfants ni le travail. C'est l'écran. Nous ne manquons pas de soirée : nous l'avons déjà attribuée, sans y avoir jamais réfléchi, à ce qui se présentait. Et nous confions ainsi chaque nuit à notre terre la première chose venue, avant de nous étonner de ce qui lève.
Pourquoi ce n'est pas une technique
Je vois d'ici l'usage qu'on pourrait faire de tout ceci : une routine du soir, un protocole, une liste inversée. Ce serait reproduire exactement l'erreur que je viens de raconter, en la décalant de douze heures.
Il faut donc distinguer deux registres, et cette distinction vaut bien au-delà de la question du temps.
Il y a ce qui se démontre, et il y a ce qui se manifeste.
Ce qui se démontre s'obtient à la force des bras : la vitesse, l'endurance, la compétence, la régularité. C'est le domaine de l'excellence, et l'excellence est une affaire d'effort, de mesure et de comparaison. Elle se prouve, elle se classe, elle se compare — et c'est très bien ainsi ; il n'y a aucune raison de la mépriser.
Mais il existe un autre ordre de choses, qui ne s'obtient par aucun effort et ne se démontre à personne. Nul ne peut prouver la paix qu'il a. Nul ne peut établir par argument la profondeur d'une vie intérieure, la justesse d'une présence, l'autorité tranquille de quelqu'un qui a cessé de se défendre. Cela ne se démontre pas. Cela se manifeste — c'est-à-dire que cela devient impossible à nier sans jamais avoir été prouvé.
Et cela ne s'atteint pas : cela se reçoit, à condition d'avoir préparé le sol.
Voilà pourquoi le soir n'est pas une astuce de productivité. Une astuce sert à obtenir davantage. Ce dont je parle ne s'obtient pas : il pousse. Notre part est celle du jardinier, qui est immense et minuscule à la fois — choisir la graine, préparer la terre, enfouir au bon moment — et absolument rien de plus. Il n'a jamais fait pousser quoi que ce soit. Il n'a jamais rien fait d'autre que rendre la croissance possible.
Être avant d'avoir
Une dernière chose, qui est peut-être le vrai sujet de cet article.
Le monde nous propose invariablement de posséder pour devenir : acquérir les compétences, puis les résultats, puis le statut, et alors, enfin, être quelqu'un. C'est l'ordre par lequel on ne devient jamais rien, parce qu'il n'a pas de terme — il y a toujours une acquisition de plus avant l'arrivée.
L'ordre inverse est le seul praticable : être d'abord, avoir ensuite. Non par indifférence aux résultats, mais parce que ce que nous sommes détermine ce que nous produisons, et jamais l'inverse.
Or on ne décide pas d'être quelqu'un un matin, par un acte de volonté. On le devient lentement, par ce qu'on laisse germer en soi, nuit après nuit, dans une obscurité dont on ne contrôle rien.
Il y a une liberté considérable dans cette idée. Elle signifie que l'essentiel de notre transformation ne dépend pas de notre performance diurne, de notre discipline, de notre capacité à tenir des résolutions — toutes choses en quoi nous échouons régulièrement. Elle dépend de ce que nous acceptons de confier au noir.
Ce soir, donc, la seule question qui vaille : qu'est-ce que je mets en terre ?

